Les services de traduction sont-ils innovation-compatibles ?

L’excellent Global Watch Tower publie un billet mi-ironique mi-désabusé intitulé « O innovative LSP, where Art you ? ». Après avoir lancé une enquête sur le mode de différenciation des agences de traduction et leur recherche d’innovation, Common Sense Advisory n’a reçu que trois réponses, dont le contenu n’est guère nouveau. Les agences de traduction, pourtant situées à la croisée des chemins hautement innovants de la recherche linguistique (Mémoires de traduction, outils de traduction automatique…) et technique (systèmes de gestion de production, CMS…) ne seraient-elles jamais innovantes ? En bref, est-on plan-plan ou modernes ?

J’ai tendance à penser que le secteur de la traduction réunit d’une part des personnes dont l’occupation principale (la traduction) consiste à être extrêmement concentrés pendant des heures sur des travaux dont ils ne sont pas l’auteur d’origine, et d’autres dont l’activité consiste à gérer toutes sortes de problèmes de natures très diverses à toute vitesse. Bref, on a d’un côté des producteurs qui travaillent en mode continu et de l’autre des gestionnaires qui travaillent par interruption. Les premiers ont tendance à avoir une vision conservatrice du métier, et c’est grâce à eux que la traduction est encore un métier de linguiste, dans lequel on s’abstient d’adopter n’importe quelle innovation. Les seconds ont tendance à chercher des solutions orientées productivité, automatisation, workflow, ils ont plus tendance à casser les codes, et c’est bien grâce à eux que le secteur de la traduction a adopté tant de nouveautés ces dernières années.

Ce clivage s’inscrit dans un contexte où tout un chacun peut installer sa société de traduction et obtenir du travail assez rapidement: il n’y a, vraiment, aucune barrière d’entrée dans ce secteur. Du coup (relisez Michaël Porter et toute la littérature sur la stratégie d’entreprise), la concurrence y est acharnée parce que les entreprises sont trop nombreuses ; c’est aussi pour cela qu’on voit tant et tant de rachats au fil des années, avec toujours autant d’acteurs au final. Or, la plupart de nos clients se font une idée fausse de notre métier, qui ne leur permet pas de différencier au premier abord une entreprise de traduction d’une autre. Autrement dit, il n’existe pas de différenciation dans la valeur perçue par le client. Malgré ce que dit Nataly Kelly, le principal (l’unique) facteur de différenciation perçu par le client, c’est le prix de vente – malheureusement.

Dans cette situation, quel choix reste-t-il aux sociétés de traduction ? Il leur faut inventer un mode de production qui leur soit propre, et qui leur permette de réduire leur coût de production, de façon à offrir un meilleur prix que leurs concurrents sans sacrifier ni la marge réalisée (dont elles vivent à court terme) ni la qualité livrée (dont elles vivent à long terme). Et comme les pistes de réflexion ne sont pas si nombreuses, toutes les agences, et avec elles les éditeurs d’outils spécialisés, cherchent dans les mêmes directions. Faire plus (de mots) avec moins (de temps) pour réduire soit les coûts intermédiaires (l’overhead, le coût de gestion et d’administration) soit les coûts de production (la traduction / révision elle-même), soit les deux. Tout le monde est impliqué dans une recherche de ce type: Lionbridge, Wordfast, SDL, Translated.net, ART International, ]Project Open[, PROMT, LanguageWire, Anyword, et tous les autres, les petits, les grands ou les moyens.

L’agence de traduction qui parvient à construire la bonne combinaison entre le volume, la productivité, le prix, les coûts et la qualité perçue détient une sorte de formule magique qui vaut bien la formule chimique de Coca Cola. Elle obtient un niveau de rentabilité et de croissance qui lui garantit une position stratégique d’autant plus enviable qu’elle reste secrète. Et c’est le fruit d’une grande innovation… au sujet de laquelle il n’est pas question de communiquer ! Voilà sans doute pourquoi Common Sense Advisory obtient si peu de réponses à son enquête.

Ce contenu a été publié dans Actualité de la traduction, Marché de la traduction par Guillaume. Mettez-le en favori avec son permalien.
guillaume.debrebisson@anyword.fr'

A propos Guillaume

Je dirige l'agence de traduction Anyword, que j'ai créée fin 2004. Avant cette date, j'avais créé, développé et, malheureusement, fermé une autre agence de traduction, appelée encouv. Je travaille donc dans le secteur de la traduction et de la localisation depuis 1993. Auparavant, j'étais journaliste, spécialisé dans le domaine informatique. Ce blog est en quelque sorte un moyen de renouer, modestement, avec l'écriture, et de me contraindre à une veille du secteur dans lequel j'évolue depuis maintenant plus de 15 ans.

2 réflexions au sujet de « Les services de traduction sont-ils innovation-compatibles ? »

  1. En fait, c’est ce que j’ai appelé la quadrature du triangle !
    http://adscriptum.blogspot.com/2006/05/pour-une-nouvelle-pratique-contrastive.html#2006/05/pour-une-nouvelle-pratique-contrastive.html#Quadrature_triangle
    Et toujours dans le même registre, puisqu’on parle de Lionbridge, ne surtout pas oublier l’effet Mozart !
    http://adscriptum.blogspot.com/2007/02/lindustrie-gilt-et-leffet-mozart.html#2007/02/lindustrie-gilt-et-leffet-mozart.html#Mozart_effect
    J’ai lu aussi sur Global Watch Tower qu’il fallait envisager sérieusement de porter la productivité jusqu’à 10000 mots/jour, ce qui est un voeu pieux totalement irréalisable sur de gros projets, faute de générer des textes rapiécés qui seront à la traduction ce que les patchworks sont à la haute couture…

    Jean-Marie

  2. « Cette formule magique qui vaut bien la formule chimique de Coca Cola » semble être effectivement « La quadrature du triangle » comme le dit si bien M. Le Ray :
    « où la « ressource Traducteur » (seule composante « humaine » des ressources, matérielles, logicielles, etc.) est broyée dans l’engrenage irréalisable de faire cadrer des nécessités incompatibles, liées à la triple exigence des coûts, des délais et de la qualité (cités par ordre d’importance selon les clients)
    – où les délais de remise de la traduction (c’est pour hier, comme on dit en italien) sont inversement proportionnels aux délais de paiement (à la fronde, et le plus tard possible)
    – où le niveau des prix reconnus au traducteur (tarifs plus bas possibles) est inversement proportionnel au niveau de qualité requis (toujours être ultra-spécialisé et omni-polyvalent) »
    Pardon de vous citer si longuement M. Le Ray, mais je trouve cette description criante de vérité.

    Et les traducteurs dans tout cela, le dernier maillon de la chaîne, celui sur lequel on tape en dernier ressort, que choisiront-ils dans cette quadrature ?
    qualité+délai+ prix corrects
    ou
    bas prix+délai+qualité médiocre ?

    ces options étant les seules viables à long terme, car
    bas prix+qualité+courts délais = surmenage, overdose, dépression
    ou
    bas prix+qualité+longs délais= déficit et dépôt de bilan.

    Sauf si la traduction automatique « de très haute qualité et sans intervention humaine » tient ses promesses (ce dont je doute), auquel cas, il faudra bien penser à se reconvertir, ainsi que les écoles de traduction et d’interprétariat, qui ont poussé un peu partout ces dernières années.

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