La traduction collaborative frappe encore

Le site Web net-eco signale que Box.net, un service de stockage de données en ligne, a fait traduire son interface utilisateur par ses propres clients, un peu sur le mode de Facebook (voir à ce sujet ces trois billets). Ce système de mise à contribution gratuite des utilisateurs a du succès parmi les sites Web disposant d’une large audience, et Google a d’aillurs été un des premiers à l’exploiter. On peut bien sûr regretter que ces travaux ne profitent pas aux professionnels, traducteurs indépendants et agences. Cela dit, il faut reconnaître que cela va sans doute beaucoup plus vite de procéder de manière collaborative. Mais il faut ensuite passer beaucoup de temps à identifier les erreurs et faux-sens dispersés un peu partout, tout en prenant le risque que les usagers s’habituent à des termes impropres.

Sur Facebook(*) en français, on peut lire que tel ou tel ami a été « marqué » dans une photographie, ce qui signifie que son profil a été distingué du reste de l’image par une petite phrase, une balise, une locution, une… marque. Evidemment, « marqué » traduit très mal « tagged » dans le sens où on ne dira jamais d’une personne qu’elle a été marquée. Elle aura plutôt été signalée, par exemple. Mais il est vrai que « marque » est une traduction valable, en soi, de « tag » (comme « balise »). Ce type d’usage impropre a plusieurs sources. D’une part, les utilisateurs d’un service n’ont pas nécessairement le même niveau d’éducation ou de culture qu’un traducteur professionnel : il faut accepter de reconnaitre que tout le monde n’a pas à la fois un goût pour la langue et un doctorat, contrairement à la très grande majorité des traducteurs professionnels. D’autre part, il est à peu près impossible de traduire correctement hors contexte. Or, la traduction collaborative, concrètement, c’est ça: traduire des bouts de phrase dans de gigantesques tableaux à la Excel. Et, bien sûr, tout le monde n’a pas la patience de retrouver dans l’interface publiée le bout de phrase qu’il est en train de traduire pour comprendre dans quel contexte ce bout de phrase s’affiche. D’autant que le même mot peut très bien être utilisé avec un certain sens dans un certain contexte, et avec un sens différent dans un autre contexte… et pourtant ne faire l’objet que d’une seule traduction, parce que, pris hors contexte, c’est le même mot…

Le plus grave, d’après moi, dans tout ça, ce n’est pas la perte de chiffre d’affaires de l’agence de traduction Anyword. C’est que l’on nous habitue tous à employer des termes impropres, donc à diminuer la précision de notre pensée, et à vivre dans une sorte de confusion mentale qui se généralise petit à petit, et qui nuit à la pertinence de la communication. Or, quand la langue est pauvre, les structures de pensée du locuteur sont peu développées, et l’expression de ses sentiments ne trouvent pas d’exutoire dans les mots, mais dans la violence. Et, bien entendu, il est à la merci du pouvoir de ceux qui maîtrisent la langue. Vous trouvez que j’exagère ? Relisez 1984, de Georges Orwell.

(*) Je pourrais prendre dix autres exemples, et pas seulement sur Facebook.

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guillaume.debrebisson@anyword.fr'

A propos Guillaume

Je dirige l'agence de traduction Anyword, que j'ai créée fin 2004. Avant cette date, j'avais créé, développé et, malheureusement, fermé une autre agence de traduction, appelée encouv. Je travaille donc dans le secteur de la traduction et de la localisation depuis 1993. Auparavant, j'étais journaliste, spécialisé dans le domaine informatique. Ce blog est en quelque sorte un moyen de renouer, modestement, avec l'écriture, et de me contraindre à une veille du secteur dans lequel j'évolue depuis maintenant plus de 15 ans.

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