Quand traduire est impossible

Lorsque je présente l’agence de traduction Anyword, on finit toujours par me poser les mêmes questions : propose-t-on d’autres services que la traduction ? (Réponse : Non). Dans quels domaines sommes-nous spécialisés ? (Réponse : Tous). Quelles langues proposons-nous ? (Réponse : Toutes). Il arrive toujours un moment où mon interlocuteur est découragé de notre caractère si peu sélectif, qui va à l’encontre de sa notion du positionnement et de la segmentation marketing. À ce moment-là intervient la question cruciale : Quels sont les travaux que nous ne pouvons pas réaliser ? On pourrait la formuler autrement : Est-ce qu’il nous arrive de refuser une commande ?

Eh bien, oui, il arrive que nous refusions un job. C’est le cas si l’on a à traiter un couple de langues « impossible ». Je mets « impossible » entre guillemets car, au sens strict, je suis persuadé qu’il n’existe pas vraiment de couple de langues qui soit à la fois impossible à traiter et qui corresponde malgré tout à une demande. Mais il arrive que la probabilité de trouver la bonne personne soit vraiment trop faible pour que nous prenions le risque de la chercher et de lui confier un travail.

Imaginons la situation suivante : un client souhaite traduire vers une langue dite rare un texte spécialisé rédigé dans une langue courante. La plupart du temps, aucun problème. Par exemple, il n’a pas été compliqué pour Anyword de traduire des manuels d’installation électriques rédigés en français vers le slovaque dans le cadre de l’installation d’une usine de construction automobile. Pourtant, avouez-le, à première vue, une telle situation semble complexe : comparativement à la langue d’origine, la langue de destination est peu utilisée (6 millions de locuteurs contre plus de 100) et la spécialisation est forte (automobile plus électricité). Mais, comme la langue source (le français) est répandue, de nombreuses personnes qui l’étudient, y compris en Slovaquie. Quant à la spécialisation, plusieurs constructeurs automobiles se sont installés en Slovaquie et en République Tchèque, ce qui a favorisé la constitution d’un vivier de prestataires spécialisés offrant leurs services dans tous les domaines, y compris en traduction.
Maintenant, prenez la situation inverse : une autre entreprise souhaite traduire en français un texte spécialisé rédigé en tchèque. Là commencent les difficultés. L’un des seuls échecs d’Anyword en matière de traduction tient à une situation de ce genre. On nous avait demandé de traduire en français les documents d’une due diligence (l’analyse financière et stratégique d’une entreprise en vue de sa valorisation pour une vente) portant sur un groupe de sociétés tchèques. Bêtement, nous avions accepté. Mais il a été littéralement impossible de trouver un traducteur Français de langue maternelle connaissant à la fois le tchèque et la finance d’entreprise. Nous avons seulement pu faire appel à une traductrice Tchèque vivant en France depuis de longues années. Et là, les ennuis ont commencé… Elle a été incapable de travailler dans les temps parce qu’elle ne traduisait pas vers sa langue maternelle. Nous avions fait fi de la règle numéro Un de la traduction : les traducteurs travaillent vers leur langue maternelle ! Nous avons dû reprendre le travail, l’envoyer à un concurrent, qui a lui aussi fait appel à un traducteur tchèque installé en France ! Il a fallu réécrire le texte français. Au bout du compte, nous avons livré le client avec une semaine de retard et nous lui avons offert le job, qui nous avait pourtant coûté plus que son prix de vente ! Bref, c’est un très mauvais souvenir.

Mais c’était de notre faute : nous étions dans le cas d’un couple « impossible », parce que la langue cible étant beaucoup plus répandue que la langue source, il n’est pas économiquement viable de s’installer comme traducteur. Je suis bien persuadé qu’il existe des Français connaissant bien le tchèque, et spécialisés en finance. Mais ils ne sont sûrement pas très nombreux, et aucun d’eux n’est traducteur professionnel (si vous remplissez ces conditions, postulez en ligne). Nous aurions dû refuser ce job, et c’est ce que nous faisons maintenant dans des situations comparables. Donc, pour répondre à la question posée, oui, maintenant, nous refusons les jobs comme celui-ci – avec regrets !

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guillaume.debrebisson@anyword.fr'

A propos Guillaume

Je dirige l'agence de traduction Anyword, que j'ai créée fin 2004. Avant cette date, j'avais créé, développé et, malheureusement, fermé une autre agence de traduction, appelée encouv. Je travaille donc dans le secteur de la traduction et de la localisation depuis 1993. Auparavant, j'étais journaliste, spécialisé dans le domaine informatique. Ce blog est en quelque sorte un moyen de renouer, modestement, avec l'écriture, et de me contraindre à une veille du secteur dans lequel j'évolue depuis maintenant plus de 15 ans.

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