L’espion qui venait du chaud

Le Chant de la mission - couverture du livreLire un livre écrit par John Le Carré est toujours un grand plaisir, tant sur le fond – les intrigues sont complexes à souhait – que sur la forme – c’est excellement écrit, et traduit.

Mais Le chant de la Mission (http://www.passiondulivre.com/livre-41862-le-chant-de-la-mission.htm), son dernier opus, est encore quelque chose de plus pour nous autres amateurs de langues. Il raconte comment Bruno Savador, fils d’un missionnaire catholique irlandais et d’une villageoise congolaise, donc doué pour les langues de naissance, devient espion de la Couronne. « Interprète éminent », il écoute et retranscrit les conversations secrètes d’hommes d’affaires et de gouvernement africains. « Ecouter un haut gradé de l’Armée de résistance du Seigneur ougandaise fomenter en acholi par téléphone satellite l’installation d’une base au-delà de la frontière du Congo oriental, pour me retrouver l’instant d’après dans la touffeur des docks de Dar es-Salaam, avec en fonds sonore les sirènes des bateaux, les cris des débardeurs et le ronflement intermittent d’un ventilateur de table déréglé qui éloigne les mouches, à entendre une bande d’assassins islamistes planifier l’importation de missiles antiaériens camouflés en cargaison de machinerie lourde ? […] Ce n’est pas de l’alimentaire, ça, […], c’est de l’ambroisie ! »

Et, en effet, on en viendrait presque à envier Salvo de travailler sur des sujets aussi variés et aussi intéressants. Un job « en or » pour qui maîtrise, outre l’anglais et le français, le lingala, le swahili, le bembe, le shi, le kinyarwanda, le kinyamulenge, ainsi que quelques autres dialectes africains… Un vrai sujet de satisfaction, donc, qui explique sans doute la fierté du personnage. « S’il vous plaît, ne confondez jamais un simple traducteur avec un interprète éminent. Tout interprète est traducteur, certes, mais pas l’inverse. Quiconque possède les rudiments d’une langue étrangère, un dictionnaire et un bureau devant lequel s’asseoir jusque tard dans la nuit peut s’ériger en traducteur : officier de cavalerie polonais à la retraite, étudiant étranger sous-payé, chauffeur de taxi, serveur à mi-temps, professeur suppléant, bref, toute personne prête à vendre son âme pour soixante-dix livre les mille mots. Rien à voir avec l’interprète simultané s’escrimant pendant six heures de négociations complexes. Notre interprète éminent doit penser aussi vite qu’un opérateur en vest de couleur sur le MATIF, ou, mieux, ne pas penser mais donner l’ordre aux rouages de ses deux hémisphères cérébraux de s’enclencher tandis qu’il se carre dans son siège et attend de voir ce qui sort de sa bouche. » (Bien sûr, chez Anyword, qui commercialise uniquement des services de traduction, personne ne souscrit à cette opinion…)

Mais tout se détraque lorsque Salvo, dont les compétences sont reconnues, est embauché pour une mission exceptionnelle. Il s’agit d’aider une province du Congo à mettre à sa tête le Mwangaza, un homme de grande valeur, qui va rendre le pays à son peuple en redistribuant honnêtement les richesses. Une belle mission, qui s’appuie sur la réconciliation de Chefs de guerre en lutte depuis toujours – les Banyamulenge et les Maï-Maï, et sur leur alliance avec un représentant de l’Afrique des entrepreneurs, moderne et ouverte sur l’Europe.

Malheureusement, l’interprète va vite comprendre qu’il est une fois de plus question de dépouiller son pays d’origine de ses nombreuses richesses, d’affamer encore son peuple, et d’acheter la paix avec les voisins contre des revenus, issus d’exactions supplémentaires. Et il va jouer sa propre partition, dans l’intérêt de son pays, ce qui va réussir, mais en partie seulement.

Bref, un excellent polar, passionnant, qu’on ne lache pas facilement. Mais aussi, pour nous autres traducteurs, une source de réflexion sur le professionnalisme, le détachement, l’implication, la spécialisation. Par exemple, un des paradoxes peut être exprimé comme l’impossibilité de recruter un interprète neutre, puisqu’il doit être originaire de la région à dépouiller. D’ailleurs, jusqu’où faut-il rester neutre, quand on est confronté à des situations ou des documents compromettants ? Et bien entendu, il y a aussi tout ce qu’on apprend sur la situation de l’Afrique et sa mise en coupe réglée par des intérêts locaux, Européens et Américains. Un sujet déjà brillamment traité dans La Constance du jardinier, le précédent ouvrage de John Le Carré.

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A propos Guillaume

Je dirige l'agence de traduction Anyword, que j'ai créée fin 2004. Avant cette date, j'avais créé, développé et, malheureusement, fermé une autre agence de traduction, appelée encouv. Je travaille donc dans le secteur de la traduction et de la localisation depuis 1993. Auparavant, j'étais journaliste, spécialisé dans le domaine informatique. Ce blog est en quelque sorte un moyen de renouer, modestement, avec l'écriture, et de me contraindre à une veille du secteur dans lequel j'évolue depuis maintenant plus de 15 ans.

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